L’Université d’État d’Haïti : de la conquête vers la démocratie à la médiocratie



L’Université d’État d’Haïti : de la conquête vers la démocratie à la médiocratie

Depuis la fin du XXe siècle, l’université est devenue un élément moteur dans l’organisation des sociétés modernes (Borrero Cabal, 1995). Les pays riches (dits pays développés ou centre) ainsi que les pays pauvres (dits pays en voie de développement ou périphériques) voient en elle une importance cruciale (Ibid.). De plus, le développement socio-économique et culturel, dans ces sociétés, est tributaire du savoir et de l’innovation technologique. Ces derniers doivent s'appuyer sur un personnel et des cadres hautement qualifiés, ce qui place l’université dans un rôle de premier plan dans tout programme de développement et d'organisation sociétale (Idem.). Ainsi, dans les pays « centres » cette institution travaille au service des secteurs de l’industrie, permet à ces gouvernements de prendre des décisions scientifiquement motivées dans des domaines vitaux comme celui de l’environnement par exemple.

Mais, la conception de Walter Mignolo de l’université va plus loin que celle d’une université libérale au service de l’occident capitaliste et colonial. Pour lui, outre les missions de formation, de recherche et de l’innovation technologique, celle-ci doit être une institution qui construit des citoyens dotés de créativité capable d’accumuler de richesses et de fonder une économie favorable pour une vie commune (différent des modèles capitalistes favorisant l’exploitation de la classe ouvrière). Une institution qui promeut une économie démocratique et socialisée permettant la mise en place de la pluriversalité (au lieu de l’universalité) tenant compte de la diversité culturelle existant sur le globe, « permettant aux hommes de vivre et de recréer leurs langages, histoires, religions, valeurs, etc. » ; une institution capable de remettre en cause la colonialité du savoir, du pouvoir et celle de l’être et qui construit des sociétés communales organisées autour de l’œuvre de l’individu et non pas autour de sa force de travail (Mignolo, 2009). Au fait, l’université s’évertue à établir des équilibres économiques et sociaux, la liberté, la dignité et la démocratie (Borrero Cabal, Op.cit.). En effet, dans un pays comme Haïti, en proie aux différents problèmes économiques, politiques, culturels et sociaux, quel modèle d’université qui devrait-être adopté ? Est-ce qu’université libérale au service d’une classe dominante ? Ou une université capable de participer dans la construction d’une société juste et égalitaire ?

Cette réflexion se veut scruter la mission et le rôle de l’Université d’État d’Haïti dans la société haïtienne à travers son histoire et son mode de gestion comme institution d’enseignement supérieur. Elle est également le produit d’observations participatives et de recherches  documentaires. Elle est constituée d’un essai de problématisation de la mission de l’UEH, de son mode de gestion au regard de la société.

L’Université d’État d’Haïti et sa mission : essai de problématisation
En Haïti, après le premier quart et vers la fin du XXe siècle, la mission et le rôle de l’université sembleraient viser l’émancipation des opprimés dans la société. Car l’Université d’Haïti, qui allait devenir en 1960 l’Université d’État d’Haïti par un décret du régime totalitaire de Duvalier,
a toujours participé dans les différentes batailles qui visaient l’émancipation des masses populaires et l’établissement de la démocratie dans le pays. En effet, la conquête vers l’émancipation des masses populaires est un long processus qui suit la bataille de l’indépendance jusqu’à l’occupation étatsunienne menée par les paysans à travers les mouvements des Piquets et des Cacos (Barthelemy, 1989 ; Casimir, 2011). L’Université d’Haïti a fait son entrée dans cette lutte avec la grève des étudiants de Damien contre l’occupation. Une lutte qui a atteint une grande ampleur avec la formation de l’UNEH qui a marqué de son empreint l’histoire de l’Université d’État d’Haïti. De là, l’UEH joue son rôle de gardienne de la société. La participation de l’UEH dans le processus démocratique et de l’émancipation citoyenne a continué avec FENEH contre la dictature des Duvalier en 1986. Ces étudiants-es exigeaient l’autonomie et une réforme de l’Université d’État d’Haïti. Ils voulaient une université accessible à la population haïtienne dotée des infrastructures favorisant de bonnes conditions d’études, de travail et de vie académique (Pierre Charles, p. 2). Ces revendications montrent que l’UEH faisait face à des problèmes d’ordre économique, infrastructurel et académique.

Sous le règne du Conseil National de Gouvernement (CNG) (post 1986), les débats autour de l’université s’accentuaient sur la mission et le rôle de cette institution dans la société. À cette époque, on concevait une université qui accompagne le peuple dans le processus de transformation sociale et qui contribue à l’éducation populaire (Pierre-Charles, p. 5). Une institution qui se veut être au côté du peuple haïtien dans sa lutte pour le développement national et la démocratie pour reprendre Gérard Pierre-Charles (p. 5). Au fil du temps, ce projet d’une université au service de la communauté et d’avant-garde pour la société s’est dévié. L’UEH fonctionne à l’image de l’État colonial haïtien qui, depuis son émergence, conspire (à travers des projets bidon) contre l’émancipation des masses dans le pays. Après l’adoption des Dispositions Transitoires de 1997, regroupant onze entités qui fonctionnent selon une logique caciquale, on assiste à l’instauration d’une médiocratie qui façonne la gestion de l’UEH. Cette médiocratie qui formate la gestion de cette institution est un virus qui met en panne toutes les institutions qui  caractérisent le bon fonctionnement d’une université : laboratoires et centres de recherche, bibliothèques (centrale et spécialisée), cursus académiques tenant compte des besoins du pays et répondant aux normes internationales, corps professoral (chercheurs) qualifié, revues et éditions, etc. Au fait, cette médiocratie qui façonne la gestion universitaire en Haïti et plus particulièrement celle de l’Université d’État d’Haïti peut-elle produire une université capable de construire des citoyens créatifs susceptibles d’engendrer un développement économique communal dans le pays ?

L’UEH : une institution au service de l’État colonial haïtien
Si dans la définition classique de l’université on peut souligner la formation, la recherche, l’innovation technologique, la construction des citoyens hautement qualifiés capables de contribuer et de participer de manière active au développement socio-économique, politique et culturel de la société comme sa principale mission, aujourd’hui, on ne peut pas dire autant de la seule université publique du pays.  Hormis de rares mouvements populaires comme « salaire minimum », visant réellement l’émancipation des masses auxquels quelques entités de l’UEH ont pris part, l’UEH ainsi que l’université haïtienne en général font fi des problèmes des masses populaires et de la paysannerie. Gardant leur rôle de subalterne des laboratoires occidentaux comme superstructure du système capitaliste, l’université haïtienne ne s’intéresse pas à la recherche appliquée et aux innovations technologiques. Leurs programmes tournent autour de l’entrepreneurial et les sciences sociales. Des formations à demi-mesure. Cette parenthèse nous permet de mieux situer le cadre d’action de l’université haïtienne, notamment l’UEH. Une université dépourvue de bases de données sur les phénomènes naturels et sociaux qui rongent le pays et la Caraïbe. Une université totalement dépendante des résultats de recherches des chercheurs occidentaux, une place que leur attribue la division internationale du travail. Celle de produire une main-d’œuvre moins qualifiée comparativement aux experts produits par les universités occidentaux (USA, France, Canada…) qui viennent construire nos bâtiments, nos routes, nos réseaux de communication, etc.

Les récents mouvements socio-politiques (peyi lòk), les gangs armés et le covid-19 sont des exemples probants montrant que l’Université d’État d’Haïti est en marge de sa mission et de son rôle de service à la communauté. En guise de les étudier entant que phénomènes sociaux en vue de dégager une compréhension et proposer des pistes de solution, on ne fait qu’assister à un silence complice de la dite institution pour des raisons probablement inavouables et inavouées. Face au phénomène mondial de la covid-19, l’UEH ferme ses portes. Il n’y a plus d’activités  académiques, de réflexions et de recherches jusqu’à nouvel ordre. Elle avait cette même pratique durant les mouvements « peyi lòk ». Au lieu de jouer son rôle d’avant-garde, au contraire on a constaté que le recteur contesté de cette institution a signé un protocole d’accord bidon avec le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle dans le but de légitimer un pouvoir corrompu, décrié, contesté et délégitimé par les masses populaires. Au moment où la Covid-19 fait ravage dans le monde et que des universités et centres de recherches se sont mis à se questionner sur les solutions à apporter, ici, chez nous, les membres de l’actuel Conseil Exécutif de l’UEH cherchent à renouveler leur mandat à travers des élections pour assurer la continuité à la tête de cette université. Ce processus électoral s’est avéré comme une simple formalité de renouvellement lorsque l’on constate que la loi électorale de l’UEH donne une longueur d’avance aux membres du Conseil Exécutif sur les autres candidats. L’article 45 de la charte électoral de l’UEH permet au recteur et aux vice-recteurs sortants de voter pendant que les autres candidats n’en peuvent pas (voir la charte électoral de l’UEH, chapitre 6 : art. 45, 2019). Dans ce cas, quelle démocratie applique-t-on à l’université d’État d’Haïti ? Du coup, cela permet de constater que l’UEH fonctionne à la lumière du système politique véreux utilisé par les dirigeants haïtiens. Cette attitude arrange l’État colonial haïtien parce que celui-ci, depuis son émergence, n’envisage aucunement des projets de développement visant l’émancipation des masses populaires et de la paysannerie. Mais au contraire, cherche à renforcer la structure coloniale étatique créant non seulement de nouveaux riches, mais enrichit l’oligarchie haïtienne au détriment des masses défavorisées. L’Université d’État d’Haïti se contente en effet d’alimenter cet État en lui fournissant des personnels et techniciens qui forgent des projets antidéveloppement économique communal.


En conclusion, l’Université d’État d’Haïti, qui était, jadis, une institution d’enseignement supérieur que les contradictions de l’époque entraînaient dans une lutte pour l’émancipation des masses populaires et dans une conquête vers la démocratie, est par son essence une institutionconçue pour le service de la classe dominante (comme toutes les universités occidentales). Elle assure sa fonction de production de personnels au besoin du développement du système capitaliste des pays centres en produisant des cadres capables de mener à termes les projets impérialistes en contrôlant l’État colonial haïtien. Elle est incapable de produire des citoyens-nés qui pourraient prendre part dans la construction d’une démocratie réelle (Jean Anil Louis Juste, 2003). Et, elle joue, également, le rôle de canal pour la consommation des savoirs produits par les grandes universités des pays du nord. L’Université d’État d’Haïti est la continuité du pouvoir  corrompu du régime PHTK, en ce sens que les dirigeants de cette institution font de leur mieux pour non seulement pacifier l’Université en faisant taire les débats contradictoires dans les différentes entités (il faut se rappeler que le recteur a mis 17 étudiants-es dehors de l’UEH pendant que ces derniers exigeaient une reforme au sein de cette université), mais aussi essayer de légitimer le pouvoir corrompu du régime PHTK en signant un protocole d’accord bidon avec le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle. Ajoutée aux nombreux problèmes d’infrastructures universitaires, de conditions d’études et de recherches, de réformes académiques, l’UEH est rongée par une médiocratie établie comme base de gestion universitaire.

Cette institution d’enseignement supérieur et de recherche est incapable d’apporter des éléments
de réponses aux différents problèmes socio-économiques, politiques et culturels auxquels Haïti fait face. Aujourd’hui, au lieu de statuer sur une réelle réforme de l’Université, de former des acteurs conscients pouvant poser les problèmes réels sur l’avenir de ce pays, de doter Haïti d’une Université capable de produire des citoyens hautement qualifiés pouvant participer activement au développement socio-économique du pays, on assiste à une machination électorale pouvant reconduire les anciens membres du Conseil Exécutif de l’UEH (les véritable alliés du pouvoir PHTK) à la tête de cette institution. Parce qu’avec ces acteurs à la tête de l’UEH, nous resterons enlisés dans une université qui attend le retour du Christ. Au moment de cette crise mondiale provoquée par la covid-19, l’Université d’État d’Haïti a besoin d’une équipe de dirigeants hautement qualifiés pouvant aboutir à la réforme de l’Université en Haïti. Des dirigeants qui peuvent construire une université capable de participer aux grands débats épistémologiques, une institution d’enseignement supérieur dotée de trois cycles académiques dynamiques, des centres de recherches, des bibliothèques, cafétéria, etc., une institution au service des masses populaires et de la paysannerie.


Jean Junior Théodore
Etudiant en maitrise Histoire, Mémoire et Patrimoine
IERAH – ISERSS/UEH


Bibliographie
·         Barthelemy, Gérard, « Le pays en dehors », Bibliothèque Nationale d’Haïti, Henri Deschamps,
                Port-au-Prince, 1989, pp. 192
·         Cabal, Borrero Alfonso, « L’Université aujourd’hui », Centre de recherches pour le développement international Ottawa, Éditions UNESCO, Paris, 1995, pp. 283
·         Casimir, Jean, « La culture opprimée », Imprimerie Media-Texte, 2001, 2011, pp. 362
               Charte électorale de l’Université d’État d’Haïti, Mai 2019
·         Louis Juste, Jean Anil, « université et citoyenneté », Alter Presse, dimanche 13 octobre 2003
·         Mignolo, Walter, « La fin de l’université telle que nous la connaissons », Cahiers des Amériques latines [En ligne], 62 | 2009, mis en ligne le 31 janvier 2013, consulté le 13 décembre 2016. URL: http://cal.revues.org/1608 ; DOI : 10.4000/cal.1608, pp. 95-109
·         Pierre-Charles, Gérard, « Université et démocratie »


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