La diplomatie haïtienne : entre Chine et Taiwan ?
Au cours de l’année 2018, le président de la Chine, Xi Jinping, a affirmé à plusieurs reprises son désir de réunifier de manière pacifique avec la Taiwan. Une déclaration qui ne fait pas du bien à la Taiwan. De là, les deux pays adoptent sur la scène internationale une posture qui pourra leur permettre d’avoir ce qu’ils veulent. D’une part, la Chine dessine comme axe stratégique majeur l’obtention de la reconnaissance du principe de Chine Unique de la part des États qui s’entretiennent une relation diplomatique avec la Taiwan.
D’autre part, la Taiwan cherche à renforcer ses relations avec la poignée d’États qui la reconnaissent. En Haïti, cette affaire a suscité d’interminables questions -puisqu’elle figure dans cette poignée d’États-dont l’une des plus importantes s’ensuit : « Pourquoi pas une coopération Sino-Haïtienne au lieu celle Haïtiano-Taïwanaise ? Vu l’importance d’un tel sujet, on est bien obligé de le ramener dans un cadre universitaire pour ne pas le laisser périr dans des analyses piteuses et émotionnelles. Pour asseoir notre point de vue autour d’une telle question, on va présenter d’abord l’état des lieux de la coopération Haïtiano-Taïwanaise et ensuite analyser les enjeux d’une éventuelle coopération Sino-Haïtienne face aux États-Unis d’Amérique.
Évoluant dans un monde où les États ne peuvent pas vivre en vase clos et de manière autarcique. Faute d’incapacité d’autosatisfaction de leurs besoins, les États sont appelés à nouer des coopérations. Mais c’est à chacun de définir ses axes prioritaires parce que « les États n’ont pas d’amis, mais des intérêts », comme il est stipulé dans la théorie réaliste.
Compte tenu de la faiblesse de la revue de littérature sur la coopération Haïtiano-Taïwanaise, on va se référer au texte du Dr Jean Guy-Marie Louis, « La coopération Haïtiano-Taïwanaise : Un modèle de coopération Nord-Sud », dans lequel il expose et analyse la nature et les limites de cette relation pour arriver à déceler ses contributions.
Cette coopération, débutée par un Accord d’Amitié et de Coopération signé le 31 août 1971, visait à renforcer les liens entre les deux pays dans les domaines politique, technique et industriel et s’étendait dans plusieurs autres domaines suite à la signature de nouvel accord.
Sur le plan politique, il y a pas grand-chose parce que tout ce que la Taiwan veut d’Haïti, comme l’avait déclaré l’ex-ambassadeur de la Taiwan, Bang-zyh Lin, dans une entrevue accordée au quotidien « Le Nouvelliste » le 1er septembre 2001, c’est de l’aider à tailler une place de choix à l’échelle internationale.
Toutefois, sur le plan économique, elle est articulée autour de quatre grands axes : l’agriculture, les infrastructures, les échanges commerciaux et la création d’emplois.
En ce qui concerne l’agriculture, la Taiwan voulait augmenter la culture rizicole en diversifiant le riz et ses dérivés et placer une cellule économique et statistique capable de collecter et d’interpréter les données sur la production et la commercialisation des produits et intrants agricoles au niveau de la Vallée de l’Artibonite. A ce stade, plusieurs projets agricoles ont été financés par les autorités taiwanaises dans les autres départements- par exemple le Sud et le Sud-Est-.
Quant au secteur des infrastructures, il est le seul où la coopération des autorités taiwanaises est plus notoire parce qu’en Haïti l’imaginaire individuel et social est fasciné par les édifices et les routes. De ce fait, les autorités taiwanaises n’ont pas manqué à cette règle. Elles ont financé la construction de plusieurs routes et ponts dans le pays. En outre, le 9 juillet 2013, les deux gouvernements ont signé un Mémorandum d’entente ayant rapport au projet de coopération pour la reconstruction du bâtiment de la Cour de Cassation dont le coût s’élève à quinze million huit cent mille dollars américains.
Pour le secteur commercial, il n’y a pas un équilibre parce que les exportations d’Haïti vers la Taiwan n’a fait que régresser d’année en année. Dans les années 1975 et 1976, l’exportation haïtienne vers la Taiwan fut dix-huit (18,000) mille gourdes et celle de 1980 à 81 fut treize (13,000) mille gourdes.
Après la présentation de l’état des lieux de la coopération Haïtiano-Taïwanaise, il est impérieux de présenter les enjeux d’une éventuelle coopération Sino-Haïtienne face aux États-Unis. Ainsi, on prendra pour assise la coopération de la Chine avec les autres pays de la Caraïbe insulaire.
L’apparition de la Chine sur la scène internationale remonte à la fin des années 1970 avec les quatre modernisations de Deng Xiaoping qui ouvre la voie à : l’amélioration de la condition paysanne, la libéralisation de l’initiative privée, l’accueil des investissements étrangers. La Chine a su profiter de cette politique car aujourd’hui elle est l’économie qui rivalise celle des États-Unis et surpasse celle du Japon, de l’Allemagne, de la France ou de la Grande Bretagne. Mais la Chine se sert aussi de cette économie pour attirer vers elle les États qui reconnaissent la Taiwan.
Dans la Caraïbe insulaire, sa présence est ancienne. Elle s’affirme tout en offrant différents projets aux États de cette région regroupant environ 43,4 millions d’habitants et représente un PNB annuel de l’ordre de 275 milliards de dollars. Celui-ci est un enjeu économique très important.
Sur le plan géopolitique, la Chine a deux raisons pour renforcer sa présence dans la Caraïbe : Primo, elle sera plus proche des États-Unis, son grand concurrent ; secundo, le canal de Panama, considéré le Bab-el-Mandeb de l’Amérique, a un poids considérable en matière de commerce international. Depuis la doctrine de Monroe, sous-tendue par des théories géopolitiques, les États-Unis considèrent l’Amérique comme sa chasse gardée. D’où la présence d’une autre puissance économique représente une défaite à sa politique prétendue messianique.
Étant donné que les États-Unis ont négligé la Caraïbe pendant longtemps au profit d’autres régions, la Chine profite de ce vide pour s’installer parce que rares sont les moments où la perte d’influence d’un État dans une région donnée ne signifie pas immédiatement sa substitution par un État tiers. De 2004 à 2010, les investissements directs chinois passaient de 2501.24 à 27136.76 millions de dollars américains et Haïti était le seul qui n’en a pas bénéficié. Plusieurs hôpitaux, des infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires, des écoles et des centrales électriques ont été réalisés par les chinois dans divers pays de la région. La Chine ne se comporte en un acteur messianique envers les États qu’ils financent tout étant dans une logique d’empire. Bénéficier d’une coopération avec la Chine aurait un très grand impact sur l’imaginaire social haïtien : les haïtiens auraient de la sympathie envers le peuple chinois. D’où de très grands enjeux d’une éventuelle coopération Sino-Haïtienne.
En tenant compte des données économiques de ces deux coopérations, on peut voir que les investissements chinois dans n’importe quel pays de la Caraïbe ont un poids considérable. Vu la condition alarmante dans laquelle se trouve Haïti (taux de chômage élevé, manque d’infrastructures, etc.), ce pays n’a pas besoin d’une coopération qui crée des emplois à court terme, en faveur de la classe dirigeante mais d’une coopération qui pourra financer des projets au profit de la population et amener aussi des investisseurs car à l’ère de la mondialisation, les investissements directs étrangers jouent un rôle crucial dans le développement.
La diplomatie haïtienne doit suivre la voie qui conduira à la satisfaction de l’intérêt collectif parce que l’intérêt individuel est corolaire de celui-ci. Établir une coopération avec la Chine conduira à une question de plus grande envergure : A long terme, Haïti ne se trouvera-t-elle pas dans l’impossibilité de rembourser ses dettes? -ce qu’on appelle « piège de la dette ». Seule une analyse approfondie pourra y apporter une réponse, mais tout ce qu’on sait c’est qu’à long terme, nous serons tous morts.
Ezéchiel Augustin ETIENNE, Étudiant
en Relations Internationales (INAGHEI)

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