Coup d’œil sur le Monde : Histoire du KURDISTAN
Le 9 octobre 2019, très tôt en cette matinée de mercredi, les blindés et matériels militaires arborant le pavillon rouge au croissant étoilé, se dirigent vers la frontière syro-turque, chassant à coup de canons des hommes, femmes et enfants installés dans cette zone devenue relativement autonome depuis la guerre contre l’État Islamique. Ankara venait d’annoncer la création d’une « zone de sécurité » le long de cette frontière. La population kurde, peuplant majoritairement la région sera une fois de plus victime de l’histoire.
Quoique plusieurs pays occidentaux aient très tôt condamné cette intervention unilatérale de la Turquie en Syrie, les anciens alliés des farouches guerriers kurdes ne voleront pourtant pas à leur secours. En direct dans l’actualité internationale lors de la guerre contre l’État Islamique entre 2013 et 2018, ceux-ci sont pourtant lâchement abandonnés par leurs alliés occidentaux. Sans patrie, sans État, qui sont donc les kurdes ?
Vraisemblablement venus du Caucase entre -4000 et -5000 av J.C., les habitants de ces montagnes et hauts plateaux du centre du Moyen-Orient (l’Anatolie) constituent un peuple de remarquables guerriers qui a marqué et qui marque encore aujourd’hui tout l’Orient de ses empreintes.
Depuis l’antiquité en effet, les Kurdes peuplent une région à-cheval sur la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, d’une superficie d’environ 503 000 km2, pour une population aujourd’hui estimée à 40 millions d’habitants. Les recherches font remonter les ancêtres kurdes aux Mèdes et même aux Lullubis, peuple antique qui combattit les Akkadiens et vraisemblablement ancêtre des actuels Lullus. Défendant sans cesse leurs montagnes, ce peuple n’a pas beaucoup migré au cours de l’histoire contemporaine.
Le Kurdistan ou pays des kurdes, est donc cette région géoculturelle à cheval sur les territoires de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie et peuplée majoritairement de kurdes. Il est constitué de montagnes et de hautes plaines où sont retranchés depuis des milliers d’années, les farouches guerriers kurdes. Les frontières de quatre États arabes divisent la région et font donc du dit Kurdistan un pays fictif, quoique l’appellatif est employé pour designer deux régions kurdes : la province du Kurdistan en Iran et la Région autonome du Kurdistan en Irak.
Mœurs des kurdes
Les kurdes ont une culture originale et très traditionnelle. La religion musulmane y est très présente. Autrefois la femme y occupait un rôle de second plan, mais les kurdes modernes de Syrie ont une société très égalitaire où le rôle de la femme est quasi omniprésent. Elles peuvent donc accéder à certaines fonctions importantes de la société, et même remplacer leur défunt mari dans les conseils. La musique kurde est sagace, sauvage et traditionnelle. Malgré toute la riche vie sociale du kurde, ce dernier passe plus de temps à guerroyer qu’à autre chose car ils sont de braves défenseurs de leur liberté.
Politique
Kurdistan est le nom donné à une région autonome en Irak, à une province de l’Iran, ainsi qu’aux régions peuplées majoritairement de kurdes en Turquie et en Syrie. Partout sur ces territoires où les kurdes vivent en grand nombre, ils sont pourtant considérés comme des minorités ethniques et mis à part. Discriminés et souvent opprimés, les kurdes sont partout, depuis le début du siècle dernier, un peuple de martyrs, le plus grand peuple sans État du monde. Dans leur livre « Kurdistan, la colère d’un peuple sans droits », les journalistes Olivier Piot et Julien Goldstein considèrent que les kurdes constituent «la plus grande communauté d’apatrides au monde ».
En effet, le rêve d’un ‘’Grand Kurdistan‘’ s’est évanouit depuis la fin de la première guerre mondiale. C’était la conférence de Paris de 1919 qui devait décider du sort des kurdes. Mais sous l’impulsion de la Turquie de Mustafa Kemal, le traité de Sèvres qui devait créer l’État du Kurdistan au détriment de l’empire Ottoman fut remplacé par celui de Lausanne en 1923, lequel effaça complètement l’idée du Kurdistan indépendant.
Après la seconde guerre mondiale, le sort des kurdes est resté entre les mains des pays du Moyen-Orient, lesquels se partagent l’ancien Grand Kurdistan qui n’a jamais vu le jour. En Iran, la population kurde est regroupée dans le Nord-est du pays. L’appellation officielle est Kurdistan Iranien ou encore Rojhelat. La population locale est de 10 millions d’habitants, dont 7,5 millions de kurdes. Du 22 janvier au 27 novembre 1946, le chef irano-kurde Qazi Muhammad forma et dirigea la République de Mahabad, jusqu’`a son arrestation par les autorités iraniennes. Malgré l’échec du projet, la République de Mahabad demeure depuis une source d’inspiration pour de nombreux mouvements indépendantistes kurdes.
La population kurde d’Iran ne jouit pas d’autonomie administrative ni politique. L’État reconnait la langue et la culture kurde, mais ces derniers restent encore soumis à beaucoup de discrimination de toutes sortes, et les mouvements de contestations donnent souvent lieu à des répressions, des arrestations, des condamnations voire des exécutions. Cinq groupes armés kurdes opèrent encore en Iran. Cependant l’État iranien parvient à gérer toutes les subversions.
En Irak, l’histoire kurde remonte à la fin de la seconde guerre mondiale. Les armées kurdes, les «peshmergas » ont soutenu de nombreuses insurrections jusqu’en 1991. Malgré la création de la région autonome du Kurdistan, la lutte continuera, soutenue par les américains, jusqu’à la constitution irakienne de 2005 qui établit un statut spécial pour la région du Kurdistan.
En Syrie, la population kurde est concentrée dans le nord et le nord-est du pays, environ deux millions de personnes. Le fait de priver les kurdes de leur nationalité syrienne en 1962 a précipité les mouvements d’autonomie et de liberté. Le Parti de l’Union Démocratique (PYD), branche syrienne du PKK turc (Parti des Travailleurs du Kurdistan) est l’administration politique qui gouverne de facto la région. Sa branche armée, les YPG (unités de protection du peuple) font office d’armée et ont participé activement dans la lutte contre l’État Islamique. Le 12 novembre 2013, les kurdes syriens déclarent l’autonomie administrative de la région, plus tard le 29 janvier 2014, ils proclament une Constitution du Rojava. Dans le Kurdistan syrien, l’égalité du sexe y est fortement prônée et les femmes occupent un rôle de premier plan. Une milice féminine est créée : les unités de protection de la femme (YPJ) sœur des YPG.
Lutte contre l’État Islamique.
Les kurdes ont été le fer de lance des occidentaux dans leur lutte contre l’État Islamique. Si la bataille contre Daech a débuté en 2013, ce n’est qu’avec la résistance des kurdes syriens à la ville de Kobané de novembre 2014 à janvier 2015 que la victoire revient dans le camp des occidentaux. De 2014 à 2019, les kurdes ont donc été, non seulement les fidèles alliés des occidentaux contre l’EI, mais aussi en première ligne des opérations de libération que ce soit en Syrie ou en Irak. Après le démantèlement du « Califat », les forces américaines restèrent dans le pays, principalement au nord de la Syrie avec les FDS (forces démocratiques syriennes), une coalition composé majoritairement des combattants du YPG. Cette présence américaine, est non seulement source de stabilité pour surveiller le régime de Bachar Al-Assad, mais également une protection pour la population kurde contre toute menace extérieure. En effet, ayant combattu activement le Daech (autre nom du groupe État Islamique) pendant quatre ans, un grand nombre de prisonniers du groupe terroriste sont détenus par les FDS.
L’Opération « Source de Paix » et la trahison des États-Unis
Ankara soutient que les YPG, unités de protection du peuple, qui constituent majoritairement les FDS, forces démocratiques syriennes, sont une branche syrienne du PKK, parti Travailleur du Kurdistan en Turquie, une organisation classée terroriste depuis les années 80. Le 9 octobre 2019, trois jours après l’annonce par Donald Trump du retrait des forces américaines dans le nord de la Syrie, le président turc Recep Tayyip Erdogan lance donc unilatéralement une offensive à la frontière syro-turque, dans le but de chasser les forces kurdes et syriennes locales, pourtant alliées de la coalition occidentale. L’opération, baptisée «source de paix », a été très tardivement condamnée par les États-Unis qui ont finalement décidé d’appliquer des sanctions contre la Turquie. Néanmoins, les kurdes sortent une nouvelle fois victimes de l’histoire, car turcs et américains se sont entendus pour les déloger de la zone frontalière syro-turque, d’une longueur de 440 km et d’une profondeur de 30 km. L’opération Source de Paix prend fin le 22 octobre 2019, le président américain Donald Trump se félicitant de cette « grande victoire » de même que son homologue turc. Les seuls à en pâtir dans le silence cependant sont les combattants kurdes de la Syrie, les mêmes qui combattaient Bachar Al-Assad, les mêmes qui ont prêté main forte aux occidentaux, les mêmes qui ont combattu l’État Islamique (EI). Mais en politique la loyauté se doit-elle forcément d’être récompensée par la trahison ?
Daniel TOUSSAINT
Politologue, publiciste international

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