ANALYSE SOCIO-POLITICO-HISTORIQUE ET JURIDIQUE DU BANDITISME EN HAÏTI : « Arnel Joseph est mort, vive Arnel Joseph! »


Changer de maître, c’est changer de métier », tel ce vieux aphorisme. Tel que nous pouvons dire, en outre, « changer de système, c’est changer de mode vie »; c’est également changer de « vices ». Sur ce, de la dictature à la démocratie, on passe de la légitimation et l’institutionnalisation à délégitimation et désinstitutionalisation de la criminalité; on passe du règne de la violence professionnalisée au règne de la violence amateurisée; du règne de macoutes à celui des gangs ou  des bandits. À la différence, d’un côté à un autre, il y a des conséquences de nature diversifiée. Ce qui compte à dire que le gangstérisme ou le  banditisme- qu’ils laissent croire redouter le plus, les hommes de la nouvelle vague post-1986- c’est un choix de vie d’un système par opposition à un autre. Et le paroxysme des  conséquences de l’actuel système ne résultera que le passage à un autre système, à un autre ordre des choses. Cela traduit qu’autant que nous voulons garder encore plus ce système défaillant dans les faits, nous risquons de cumuler beaucoup plus de dérives. En fait, autant de rêve pour cette démocratie, cela renverra inévitablement au couloir de la dégénérescence de-maux-cratique (que nous considérons comme le pouvoir du mal) qui donne lieu à un effritement de façon géométrique des valeurs en Haïti.

La réalité nous montre clairement que le peuple haïtien, malgré être bénéficiaire des méfaits de la démocratie, cloue amèrement au pilori les vœux dignes de cette dernière. Prenons le cas de l’élection- étant la seule courroie de  transmission de valeurs démocratiques d’une génération à une autre et de la transition démocratique qui nécessitant le respect inconditionnel à la réalité des urnes- est jetée, à maintes reprises, de revers de main par la volonté (imposée en normes) de la population. Plus proche de nous, nous avons les exemples des plébiscites ovationnés au profit de René Garcia Préval en 2006 et  de Michel Joseph Martelly en 2010. Donc, le peuple  impose ses vœux, et les urnes passent aux oubliettes. Sont-ils deux victoires de la démocratie?

Celle-ci est rejetée même dans la famille haïtienne. En fait, aucune famille (pour la plus forte majorité bien entendu) en Haïti ne reflète même pas l’image de la démocratie, voire de respecter à la lettre ses prescrits dans l’élévation des enfants. Encore moins dans les écoles qui se chargent de l’instruction. Qui plus est, l’être haïtien comprenait mieux le chef de section qui se disposait de tous le moyens et prérogatives sociales, juridiques, administratives et politiques (Pa bò isit, se sèl tonton sa ki fè lalwa!) que le membre de la nouvelle division administrative (ASEC, CASEC) qui se définit par deux ou trois fonctions précises. La différence c’est que le premier bénéficie tout le respect de sa population qui respecte ses ordres comme un vœu pieu qu’elle ne saurait nullement ignorer; tandis que le second est frappé par l’irrespect et sa population ne croit qu’en soi pour faire et défaire à sa guise. Ainsi, une démocratie méconnue et ignorée qui provoque une effusion de l’autorité publique. Par conséquent, l’application de la démocratie et le respect de ses obligations seront toujours une épreuve de force. Comme le cas du rétablissement de la démocratie en Haïti en 1994 ayant occasionné l’invasion de quinze mille soldat yankees qui, le lendemain, soit le 20 septembre, fait comptabiliser des morts et au rang de la police et au côté des civils. Une dialectique des armes qui montre que la monstruosité est la figure de structuration de la démocratie. Alors, pour que ça fonctionne, il faut de plus en plus de déviants, de hors-la-loi ou encore de gangs ou de bandits. Ces derniers jouant une fonction tellement importante pour le système, sont les catalyseurs qui professant l’idéologie de-maux-cratique dans les institutions du pays. En raison de leur importance dans les élections au niveau des villes (telles, entre autres, Port-au-Prince, Gonaïves, Cap-Haïtien, Jacmel...) et les


Cette photo, caricaturant Arnel Joseph muni de l’avis de recherche mettant  sa tête à pris, à côté d’un parlementaire, décrit une liaison entre les autorités politiques et les bandits. Elle est  tirée à partir de google.com
quartiers populaires. Donc les gangs contrôlent les élections et donnent du pouvoir. À ce point, ils sont de véritables bouffées d’oxygène au poumon de cette démocratie ou démons-cratie de-maux-cratisante haïtienne.

Une démocratie qui, à force de se porter trop garante ou de laisser place pour s’abuser de la  liberté individuelle et la jouissance des droits civils et politiques, pour paraphraser ce prescrit répété par Jackson MÉRINOR, crée de nouveaux esclaves qui sont  ceux de la peur et de l’insécurité. Elle diminue l’autorité de l’État au profit des pratiques dictatoriales et primitives des quartiers populaires. Le répétons-nous, pratiques dictatoriales, mais pas anarchique (au sens qu’aucun ordre ne serait existé)- ce que généralement prétendent certains. Elle attribue à l’État un statut tutélaire (Un État qui prend des ordres et les applique) à la place du statut souverain.

 Il n’y a pas un jour, de 1986 à date, où le pays se réveille sans un souci social, politique ou économique. À cause d’un système qui respire les troubles sociopolitiques à longueur de sa vie et qui fabrique le chômage, la frustration sociale, l’exclusion, l’inégalité de chance devant la loi et dans les services publiques... donc, un système qui fabrique le banditisme et le gangstérisme comme les conséquences d’un ordre sociopolitique et économique contesté, pour reprendre l’idée d’Éric  J. HOBSBAWM (Les bandits, 1972). Jouant le rôle de l’État dans les quartiers populaires (des zones défavorisées), les gangs et les bandits se comportent telle une machine de services et de répression. Par leurs attributions comme étant distributeurs de service : ils paient la scolarité pour des enfants; ils envoient des jeunes à l’université et à l’école professionnelle; ils encadrent les personnes âgées;  ils fournissent de l’aide à la population; ils construisent pour les déshérités, avec les fonds qu’ils collectent dans des activités criminelles ou  qui viennent de la part des gens pour qui ils travaillent (des patrons de l’élite économique ou politique). Ils remplissent également les fonctions de la justice : ils tranchent des désaccords entre les membres de la population, ils établissent des règles, ils punissent. À la différence de celle de l’État central, ils ont  une justice austère qui renvoie, après résolution, au cimetière, à la connaissance à des martyrs infernaux ou à une obligation d’abandon immédiat de la zone de résidence de la personne fautive. Une telle austérité qui pousse les gens à rester fidèle au principe qu’ils forgent de leurs mains. Par ces services rendus à la population, ils -les bandits, les gangs- sympathisent et familiarisent avec elle. Et la population les voit comme ses chefs d’État, ses chefs bienfaiteurs (chèf Arnel, bon bagay!), et les bandits et les gangs mangent avec elle. Mais, comment aimeriez-vous qu’elle les denonce? Ce serait comme couper la main qui donne à manger!


Lors d’un mode d’opération traditionnelle avec fracas et fureur menée par la police dans la pourchasse de Bandits; cette fois c’était à Village de Dieu. Photo tirée à partir de Google.com


L’erreur que nous faisons toujours, c’est le fait de comprendre qu’un bandit, un gangter c’est comme un  démon venu d’autre monde, une diable, un extraterrestre, quelqu’un que nous ne pouvons pas fréquenter, avec qui nous ne pouvons pas établir des liens pacifiques. Au contraire, il est un homme comme tout autre; il est avant tout un opprimé, un frustré social, un exclu, un méprisé. La différence des hommes de sa classe, il est celui qui a le courage de remettre en question les conditions de son existence; celui qui a le courage de se sacrifier pour que les choses changent. Ceci est tellement vrai, sans sa confirmation en tant que puissance contre-étatique, sans son positionnement en tant qu’un défi redoutable nous ne verrions jamais la faiblesse de notre système judicaire, nous ne saurions jamais ce  nombre impressionnant de corrompus et d’assassins, de complices criminels qui nous dirigent. Sans Arnel Joseph pour tenir en échec les diverses opérations, la police ne saurait  de quoi sauraient être
utiles leurs stratégies. Donc les bandits et les gangsters, créent l’équilibre; ils poussent les décideurs à s’efforcer de trouver des solutions difficiles; ils portent à la connaissance de tout le monde les vices cachés sous les placards de nos dirigeants.

Pourquoi devenir gangster ou bandit? Une question que les décideurs semblent ne se poser jamais, avant même de penser à déployer tous leurs moyens armés pour aller à la traque des gangs ou des bandits. Des opérations traditionnelles qui, généralement, n’atteignent pas les cibles visés, mais qui comptabilisent les nombreux cadavres dans la population civile. Si cette question était répondue, ils sauraient, premièrement, que le banditisme et le gangstérisme est la conséquence de l’incapacité de l’État à garantir la protection et la  sécurité face aux vagues de menaces que subissent les jeunes (eux-mêmes, leurs parents, leurs familles, leurs petites activités économiques...) dans les quartiers populaires  à longueur de journée de la part des bandits ou gangs de qui les jeunes sont parfois des victimes. Ce qui pousse ces jeunes à se joindre à d’autres gangs afin de se protéger. C’est, deuxièmement,  la conséquence d’un système judiciaire discriminatoire et impartial qui suscite des personnes à se mettre en face du pouvoir de l’argent qui assimile  le principe de l’égalité qui est fondamental pour le bon fonctionnement de la justice. En troisième lieu, des conséquences de la passivité de la police quant à la garantie de la protection des vies des citoyens qui pousse des individus à se constituer en brigades contre toutes les invasions criminelles nocturnes et journalières des gangs. Quatrièmement, les mécontentements contre ce système sociopolitique et économique qui éveillent un sentiment de frustration chez des gens qui voient leurs quotidiens se résumer toujours par un attroupement en groupe de chômeurs, cloués au bord d’une table de jeu de dominos à proximité des trous de boue nauséabond; des individus obligés de se nourrir des  poubelles au milieu des fatras et des cafards, condamnés à déféquer dans des sachets, à partager un taudis avec des porcs. Tout ceux-ci sont à l’origine du banditisme ou du gangstérisme. Il est également la conséquence de la cruauté des politiciens à se servir des jeunes à des fins criminels (dans le trafic de la drogue, dans la commission des actes d’homicides...). C’est la conséquence de l’incapacité et de l’archaïsme du système de  défense de pays dans le contrôle efficace des frontières susceptible de mettre un terme au trafic d’armes destinées à approvisionner les jeunes des banlieues  ou encore c’est la conséquence de la complicité des dirigeants ou des décideurs. Sur le plan fonctionnaliste, le phénomène du banditisme qui projette des conséquences négatives dans la société est dû à l’incapacité ou l’échec des institutions devant assurer l’intégration sociale et le contrôle, lesquelles devant permettre d’assurer la cohésion sociale (Alexia Marucchi-Foino, Juin 2011). Ce problème ne dépend pas d’un membre dans la société ou encore d’un individu qui est un déterminant social, c’est-à-dire que ses actions, ses valeurs sont dictées par les institutions selon qu’il est modelable et punissable. Dans ce cas, pour  résoudre ce présent problème lié au phénomène du banditisme, il convient d’abord et avant tout de déterminer pourquoi celui-ci est problématique et ses influences sur l’ensemble de la société. Ensuite, il faut se pencher sur la cause, en identifiant l’ensemble des institutions qui sont à l’origine de ce problème- lesquelles institutions sont normalement dysfonctionnelles du fait qu’elles ont failli à leurs missions d’intégration et contrôle social. Alors la dernière étape sera, en ce qui a trait à l’échec de l’intégration sociale, de voir est-ce qu’il existe : des lacunes au niveau des valeurs, un manque ou un excès d’adhésion aux buts déterminés au niveau de la société, une adéquation au niveau des modèles de comportements diffusés. Pour ce qui est du contrôle social en décadence, il y a lieu d’identifier est-ce que cela est expliqué par : un manque de règles, de lois; une inaccessibilité des moyens pour atteindre ces buts déterminés. Restant dans ce schéma (P.C.I. : Pourquoi, Cause, Institution),  pour résoudre le problème du banditisme en Haïti, la première remarque évidente à faire c’est qu’il n’y a pas une institution publique du pays qui n’est pas à la source ce problème. D’où l’on comprend pourquoi il y a la possibilité que ce problème perdure, en dépit du fait d’une maladie institutionnelle institutionnalisée et institutionnalisant.

Autant que nous ne remédions pas à ces maux susmentionnés, nous sommes condamnés à sacraliser et à pérenniser le banditisme et le gangstérisme dans le pays. Car, si c’était la férocité de l’État qui apporterait une solution au fléau du banditisme et du gangstérisme, nous aurions déjà eu le territoire le plus pacifique et sécuritaire du monde, après la mort d’Évens (alias Bwalyann), de Dread Wilmer, de Grenn Sonnen, et de tant d’autres.

Donc, appréhender, tuer Arnel Joseph sans penser à agir sur les causes qui l’ont créé, c’est immortaliser ce dernier, puisque les mêmes causes seront toujours là pour créer d’autres « Chef Arnel »!





Rutherford Tcharlends PIERRE,

Politologue et Juriste en formation

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