Une histoire méconnue mais fascinante à l’île de Tromelin où quatre-vingt (80) esclaves malgaches étaient abandonnés en 1761
Une histoire méconnue mais fascinante à l’île de Tromelin où quatre-vingt (80) esclaves malgaches étaient abandonnés en 1761
En 1761, au large de Madagascar, un navire de la Compagnie des Indes, s'échoue sur un banc de sable inconnu. Les blancs réussiront à reprendre la mer. Les esclaves qu'il transportait attendront... quinze ans. Une exposition au Musée de l’Homme à Paris raconte cette histoire tragique. L'île Tromelin est située à 436 kilomètres à l'est de Madagascar et à 561 kilomètres au nord de l'île de La Réunion. Elle est entourée de fonds marins de 4 000 mètres de profondeur. Il n'a pas encore été clairement défini si elle constitue le sommet émergé d'un volcan sous-marin ou s'il s'agit d'un atoll surélevé. L'île Tromelin est composée d'un terrain plat et sablonneux, recouvert d'arbustes épars, battu par les vents et chahuté par les alizés.
Son point le plus élevé ne dépasse pas sept mètres d'une forme ovoïde, sa côte de 3,7 kilomètres de longueur est sablonneuse. L'île est longue d'environ 1 700 mètres et large au maximum de 700 mètres. Elle est ceinturée par une barrière de récifs coralliens particulièrement dangereux à la navigation et rendant son accès très difficile. L'accostage se fait uniquement par temps calme et par un seul point, au nord-ouest où il existe une passe étroite. Très souvent, les lames déferlent sur les récifs, rendant tout abordage impossible.
L’Ile Tromelin, petite et plane, à l'écart des routes de navigation, n'est découverte qu'en août 1722 par le navire français de la compagnie des Indes, la Diane, commandé par Jean Marie Briand de la Feuillée et elle est baptisée « Île des Sables » à cause des plages de sable blanc qui l'entourent complètement. L'île est décrite comme une « île plate de 700 toises sur 300 environ ».
L'île Tromelin a connu un épisode tragique surnommé les « naufragés de Tromelin », dans la nuit du 31 juillet 1761 au 1er août 1761, L'Utile, frégate de la Compagnie française des Indes orientales affrétée par Jean-Joseph de Laborde et commandée par le capitaine Jean de La Fargue, fait naufrage sur les récifs coralliens de l'île. Le bateau parti de Bayonne en France avec cent-quarante-deux hommes d'équipage, après une escale à l'Île de France (actuelle île Maurice ), avait embarqué cent soixante hommes, femmes et enfants malgaches à Foulpointe, sur la côte orientale de Madagascar, pour les emmener en esclavage sur l'île Maurice malgré l'interdiction de la traite décrétée par le gouverneur. Une erreur de navigation, due à l'utilisation de deux cartes contradictoires et à la navigation de nuit, fait échouer le navire sur les récifs de l'île Tromelin. L’utile avait à son bord des vivres (du riz, du bœuf, du Zébu…), 140 marins français, et 160 captifs embarqués illégaux à Madagascar. Lors du naufrage 210 personnes avaient la vie sauve dont 80 esclaves Malgaches arrivent à rejoindre l'île ; mais les autres esclaves, enfermés dans les cales, périssent noyés. L'équipage récupère différents équipements, des vivres ainsi que du bois de l'épave. Ils creusent un puits, permettant d'obtenir de l'eau tout juste potable, et se nourrissent des vivres récupérés, de tortues et d'oiseaux de mer. Le capitaine Jean de Lafargue, ayant perdu la raison à la suite de la perte de son navire, est remplacé par son premier lieutenant, commandant en second, Barthélémy Castellan du Vernet. Celui-ci fait construire deux campements sommaires, l'un pour l'équipage et l'autre pour les esclaves, une forge et, avec les matériaux récupérés de l'épave, fait commencer la construction d'une embarcation. Deux mois après le naufrage, les 122 hommes d'équipage restants y prennent place difficilement, laissant les Malgaches sur l'île avec quelques vivres.
Castellan promet à son équipage ainsi qu'aux soixante esclaves restés sur l'île de revenir les chercher. Cette promesse ne sera pas tenue car le gouverneur Antoine-Marie Desforges-Boucher refusera toujours au lieutenant Castellan de lui fournir un bateau pour retourner chercher les esclaves qu'il avait abandonnés. Les marins atteignent Madagascar en un peu plus de quatre jours et sont transférés à l'île Bourbon (aujourd'hui La Réunion) puis à l'Île de France (aujourd'hui l'île Maurice). Durant la traversée de Madagascar vers l'île Bourbon à bord du Silhouette, le capitaine Lafargue décède de maladie et Castellan demande par de nombreuses fois l'autorisation d'aller secourir les esclaves restés sur l'île. Mais le gouverneur, furieux que Lafargue ait enfreint ses ordres de ne pas importer d'esclaves sur l'Île de France (par crainte d'un blocus de l'île par les Anglais et donc d'avoir des bouches supplémentaires à nourrir), refuse catégoriquement. Castellan finit par abandonner et quitte l'Île de France pour rentrer en France métropolitaine fin août 1762. La nouvelle de cet abandon arrive à Paris et agite un temps le milieu intellectuel de la capitale avant que les naufragés ne soient oubliés avec la fin de la guerre de Sept Ans et la faillite de la Compagnie des Indes.
En 1773, un navire passant à proximité de l'île Tromelin les repère et les signale de nouveau aux autorités de l'Île de France. Un bateau est envoyé mais ce premier sauvetage échoue, le navire n'arrivant pas à s'approcher de l'île. Un an plus tard, un second navire, La Sauterelle, ne connaît pas plus de réussite. Il réussit néanmoins à mettre une chaloupe à la mer et un marin parvient à rejoindre les naufragés à la nage, mais il doit être, lui aussi, abandonné par ses camarades qui ne peuvent accoster à cause de l'état de la mer et le navire doit quitter les parages de l'île. Ce marin fait construire, quelque temps plus tard, un radeau sur lequel il embarque avec trois hommes et trois femmes rescapés mais ce radeau disparaît en mer, sans doute en 1775. Ce n'est que le 29 novembre 1776, quinze ans après le naufrage, que le chevalier de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, récupère les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois, On a réussi à expliquer comment ils avaient vécu 15 ans avec des ressources très limitées : en se nourrissant essentiellement d'oiseaux et de tortues, explique Sylvain Savoia. Psychologiquement, c'est une autre histoire. Arriver à garder cette envie de vivre, l'envie de se battre face aux éléments avec aussi peu d'espoir de repartir de cette île un jour. C'est ça qui est le plus admirable."
Pour survivre, les naufragés ont dû s'inventer une microsociété. Ils transforment les matériaux de l'épave en objets de la vie courante et bâtissent des habitations en corail. Au fil des ans, des maladies et des naufrages, tous les hommes disparaissent. Mais la France finit par tenir promesse. Après quatre tentatives, le chevalier Tromelin, officié de marine et explorateur, atteint l'île le 29 novembre 1776. Elles seront rapatriées à la colonie de l'île Maurice, affranchies. En arrivant sur place, le chevalier de Tromelin découvre que les survivants sont vêtus d'habits en plumes tressées et qu'ils ont réussi, pendant toutes ces années, à maintenir un feu allumé alors que l'île ne possède pas d'arbre.
Les survivants sont recueillis par Jacques Maillart, intendant de l'Île de France qui les déclara libres (ayant été acquis illégalement, ils ne furent pas considérés comme esclaves et n'avaient donc pas à être affranchis) et leur proposa de les ramener à Madagascar, ce qu'ils refusèrent. Maillart décide de baptiser l'enfant Jacques Moyse (Moïse), le jour même de son arrivée à Port-Louis le 15 décembre 1776, de renommer d'office sa mère « Ève » (alors que son nom malgache était Semiavou qui se traduit par « celle qui n’est pas orgueilleuse ») et de faire de même avec sa grand-mère qu'il nomme « Dauphine » d'après le nom de la corvette qui les a secourues. Le trio est accueilli dans la maison de l’intendant sur l’Île de France. Le chevalier de Tromelin est le premier à décrire précisément l'île qui porte désormais son nom. Condorcet, plaidant pour l'abolition de l'esclavage dans son ouvrage « Réflexions sur l'esclavage des nègres » paru en 1781 sous nom d'emprunt, relate la tragédie des naufragés de Tromelin afin d'illustrer l'inhumanité de la traite.
André SAVAILLE
Étudiant en Science politique/INAGHEI

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